¡Pánico Pop!

Subversion en Espagne, des yéyés à la Movida
Des yéyés chez Franco. La chose vous semblera peut-être incongrue. Et pourtant. Si Marisol et Joselito ne font aucun doute quant à leur origine, il ne faudrait pas oublier que le fameux et planétaire tube Black is Black, repris par notre Johnny national dans sa version francisée Noir c’est noir, vient lui aussi de l’autre côté des Pyrénées, composé en 1966 par Los Bravos, éminent groupe pop madrilène. Parce que l’Espagne franquiste n’aura pas échappé à la Beatlemania et à la déferlante pop.

Back in time, comme chanteraient Los Íberos. Fin des années 1950, le régime, aux abois économiquement, rompt avec sa politique autarcique, ouvre son économie aux investisseurs étrangers et ses frontières au tourisme. Alliée de l’OTAN dans la nouvelle stratégie de guerre froide qui régit le monde, l’Espagne devient fréquentable et ses plages tout particulièrement (la transformation de Benidorm date de cette époque). L’Espagne veut elle aussi son miracle économique. Et – même si politiquement Franco garde serrée la vis, pour ne pas dire le garrot – c’est dans ces conditions de détente que la culture pop y fait son apparition durant les années 1960, comme à peu près partout sur la planète. Alors que le monde finit de se relever économiquement de la Seconde Guerre mondiale, la jeune génération tend à se soulever culturellement. Et l’Espagne n’y échappe pas. Oui, des chevelus remontent la Gran Via sous le regard médusé et réprobateur de passants d’un autre âge (séquence marquante à voir dans Un, dos, tres… al escondite inglés). Les cheveux des garçons s’allongent dans le vent tandis que les jupes des filles raccourcissent.

La pop est dans la place elle aura même droit de 1968 à 1970 à son émission télévisée réalisée par Iván Zulueta et devenue culte : Último grito. Et si elle grave le vinyle de ses microsillons, elle finit aussi par impressionner la pellicule. Comme avec les Beatles, ou les yéyés chez nous, des films sont donc produits sur la notoriété des nouvelles idoles des jeunes (Los Bravos, Los Íberos, Micky y los Tonys…). Le genre s’apparente plutôt au produit de marketing, dérivé mercantile de l’industrie du disque, mais les films pop espagnols distillent sous leurs airs de gentilles comédies musicales une critique acide de la société franquiste et de sa vitrine culturelle. Détournement d’un casting pour la formation d’un groupe officiel (avec réplique de Joselito) dans Topical Spanish. Corruption d’un institut de jeunes filles dans Los chicos con las chicas. Terrorisme musical pour saboter la chanson officielle (Mentiras, mentiras, rien moins que « Mensonges, mensonges ») qui doit représenter l’Espagne à un simili Eurovision dans Un, dos, tres… al escondite inglés

Conflit des générations en permanence avec allusions à un establishment franquiste raillé, il y a quelque chose d’éminemment subversif dans ces productions pop(ulaires) qui, si elles ne sont pas identifiées au cinéma contestataire, plus intellectuel, de l’époque, n’en sont pas moins des coins enfoncés dans les fissures de la dictature. Subversion dans le fond de sujets d’apparence inoffensive. Mais subversion aussi dans la forme qui irrigue le teenage movie d’une bonne dose de cinéma expérimental (Un, dos, tres… al escondite inglés). Quand ce n’est pas une forme de néoréalisme corrigé par la Nouvelle Vague qui rencontre le clip (Megatón Ye-Ye), voire le surréalisme bouffon (Topical Spanish). Sans parler des warholiennes Intrigues de Sylvia Couski et de l’incroyable Diferente, mélodrame minnello-sirkien qui semblerait monté par le Kenneth Anger de l’homo-érotique Scorpio Rising (réalisé seulement deux ans plus tard). Jusqu’à l’indomptable Eloy de la Iglesia qui, dans un geste transgenre de réappropriation d’Orange mécanique, corrompt cette esthétique pop à coups de gimmicks empruntés au giallo italien (Una gota de sangre para morir amando). La culture pop finit par croiser le cinéma de genre et l’underground pour donner ce qui pourrait devenir un véritable cocktail molotovien, explosif sous ses abords acidulés.

Mais ne nous leurrons pas, le phénomène, aussi jouissif qu’il soit à découvrir aujourd’hui, reste plutôt à la marge et c’étaient bien Marisol et Joselito, et leurs comédies musicales calibrées par le régime, qui tenaient alors le haut de l’affiche. L’explosion libératrice viendra au début des années 1980 avec la Movida, synchrone à l’achèvement de la transition démocratique. Mais si l’emblématique mouvement dont on fêtera les quarante ans cette année a été influencé par le punk et le comics, il pourrait aussi avoir ses racines espagnoles, plus profondes, puisant à cette veine pop des 60’s, véritable terreau à un cinéma transgressif. Des yéyés à la movida, de Diferente au Labyrinthe des passions, c’est cette histoire souterraine, aussi inattendue que décentrée, que nous aspirons à dégager avec cette proposition. Décalée, mais pourquoi pas, sérieuse. Un, dos, tres, ¡Pánico!

Franck Lubet, responsable de la programmation de la cinémathèque de Toulouse
Loïc Diaz-Ronda, co-directeur de Cinespaña

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Le 03 octobre 2020 à 18:00